Autrefois, les tigres avaient de toutes petites canines, des canines si courtes et si menues que c’est à peine si on les remarquait.
Chaque jour, les tigres aux dents courtes chassaient les bœufs. Ils s’enfonçaient dans les forêts, ils sautaient par dessus les ruisseaux, ils franchissaient les montagnes, ils couraient au-delà des océans, ils étaient souples et habiles mais avec leurs dents courtes, ils avaient bien du mal à saisir les bœufs et ils revenaient souvent bredouilles, affamés, le ventre creux. C’est que les bœufs portaient de longues cornes pointues qui les rendaient habiles.
Un tigre ni trop gros ni trop petit vivait dans une forêt ni trop grosse ni trop petite, près d’une rivière ni trop large ni trop étroite. C’était le roi des tigres, on l’appelait Grand Tigre. Il était voisin de Grand Bœuf, le roi des bêtes à cornes qui vivait dans la prairie. Depuis les temps d’entre les temps, ces deux-là, Grand Tigre et Grand Bœuf, étaient tout le contraire l’un de l’autre. Grand Bœuf aimait déguster l’herbe et ruminer paisiblement couché à l’ombre près de la rivière sans ennuyer personne alors que Grand Tigre ne songeait qu’à un seul festin : sauter sur le bœuf, le dévorer et s’emparer de ses cornes puissantes.
Ainsi, une nuit, le grand tigre fit un rêve. Il vit que Grand bœuf appelait tous les bœufs du monde ; ceux-ci accouraient de tous les côtés de la terre, l’on vit se précipiter des animaux et des animaux, l’on vit bondir des troupeaux et des troupeaux Alors, Grand Tigre prit peur, il fut pris de rage et de colère. Il rugit aussi fort que tous les tigres du monde réunis, et tous ses frères vinrent en grande foule. Tous les tigres entourèrent les bœufs, ils se jetèrent sur eux. Chaque tigre s’empara d’un bœuf. Les bœufs se défendirent de toutes leurs cornes, ce fut une grande et longue bataille qui dura trois jours et trois nuits. Au matin du quatrième jour, les tigres abattirent les bœufs et les dévorèrent.
Dans la prairie, au bord de la rivière, il ne restait plus que les cornes. Alors, chacun des tigres en déroba deux. C’est alors qu’une pluie abondante tomba.
Les tigres eurent peur, ils placèrent les deux cornes dans leur gueule et d’un seul coup, celles-ci restèrent coincées sur leurs mâchoires. Les tigres se sentirent puissants, très puissants.
Grand Tigre se réveilla à ce moment-là. Il sortit de la forêt, grimpa en haut de la Montagne Secrète et demanda à parler au Grand Maître, celui qui avait créé le monde.
« J’ai fait un mauvais rêve, lui dit-il. Un rêve de tigre jaloux. Nous les tigres, nous voudrions avoir de puissantes cornes comme les bœufs. Si cela continue nous allons mourir de faim.
─ Certes, répondit le Grand Maître, mais je vous ai donné la souplesse, le flair, une vue puissante.
─ Cela ne suffit pas, Grand Maître. Les bœufs sont habiles à la course eux aussi, et…
─ Bon bon, cesse de te plaindre et retourne dans la forêt, s’agaça le Grand Maître, puisque tu veux des cornes toi aussi prends celles-ci ! »
Le Grand Maître jeta des cornes en veux-tu en voilà à la tête de Grand Tigre et des tigres de la terre ; comme dans le rêve, les cornes restèrent coincées sur les mâchoires. Les tigres se sentirent puissants, très puissants.
Grand Tigre rentra au fond des bois, et c’est ainsi que les tigres eurent de longues canines. C’est à partir de ce jour-là peut-être aussi que les bœufs se rapprochèrent des hommes pour être protégés par eux.
Collège de la petite Camargue


2.1.2 [16017]